Un banal petit trajet du jeudi

Cinq dirhams. Et trente-cinq. Le compte est bon.

Je suis arrivé à l’arrêt du bus 87 sans devoir courir, sans devoir slalommer entre les joueurs de pétanque et sans faire un 100 mètres haies en sautant au dessus des vraies haies du petit parc en face de la gare Casa Voyageurs. Le bus n’est pas encore à l’horizon et j’ai encore le temps d’apprécier un peu le vert environnant et l’horloge de la gare, tout en m’assurant de mettre les trente-cinq dans la poche intérieure de ma veste.

Je garde les 5 dans la paume de ma main ; 5 dhs en grosse pièce toute argentée dont 2,5 serviront à payer le trajet aller et 2,5 au retour. Rien dans les poches évidemment ; je me rappellerai toujours de ce trajet dans le bus 8 où, en essayant de mettre ma main droite dans ma poche, j’en ai trouvé une autre qui y avait déjà élu domicile. J’avais bien sûr pris la peine de vérifier si ma main gauche était toujours à gauche, cette vicieuse avait l’habitude de n’en faire qu’à sa tête, refusait d’écrire correctement ou alors de smasher droit le ballon de volley lors des cours d’éducation physique au collège. Non, ce n’était pas elle cette fois, elle était bêtement affalée dans sa poche gauche, comme à son habitude, cette paresseuse si peu adroite. Tenant toujours dans la main cet OVNI, cet objet voleur non identifié, je m’étais retourné pour trouver un gars à ma droite avec un sourire béat exprimant un message que l’on pourrait traduire en bon français par la locution “OUPS”.

Donc, non, cette histoire s’étant passée au bord du 8, classé dans le top 3 des bus les plus cute de la RATC par kilimini.com, je ne mettrai jamais d’argent dans les poches de mes baggys. Oui, les baggys étaient à la mode. Ne nous égarons pas, revenons à notre arrêt de bus.

Le 87 arrive, je paie le receveur maigrichon et sympathique qui était loti dans sa cage de métal et reste près de la porte arrière à attendre la montée de mon pote Yassine, qui devait prendre le bus à l’arrêt Cathédrale. Je l’avais appelé sur le fixe au moment où je quittais la maison et il a naturellement couru à son arrêt pour vérifier la porte d’entrée arrière de chaque 87 si j’y suis.

Retrouvailles puis arrivée au terminus : Centre Pasteur. L’arrêt est à dix minutes à pieds du plus grand mall High Tech au Monde, ce centre d’exposition déguisé en bidonville pour des raisons évidentes de camouflage où, selon la légende urbaine, des ingénieurs japonais auraient retrouvé des pièces suffisant à monter un réacteur de Boeing. C’est peut-être vrai, je ne sais pas à quoi ressemble un réacteur de Boeing, je n’ai que 13 ans, ça se trouve j’en ai déjà vu sans le savoir.

Le sac plastique que j’ai entre les mains est toujours intact, il faut toujours vérifier en descendant du bus, petite paranoïa irrationnelle oblige. Dedans il y a un CD de jeu piraté que je viens de viens de finir, un film format VCD sur deux CDs superposés et une manette Playstation (qu’on appellera PS1 dans un lointain futur) imitation chinoise, qui avait lâché un peu trop tôt et que j’aimerais bien réparer vu son aspect funky, bleu semi-transparent.

Il ne reste plus qu’à traverser la rue Bachir Laalaj pour arriver à destination et décider des plaisirs des sens qui nous occuperont durant les deux prochaines semaines. Et soudain, alors que nous longeons le collège qui se trouve sur le chemin, je sens le sac plastique s’arracher de ma main droite, celle qui s’est occupée de la logistique amont.

Instinct de survie, survie du divertissement et du sens de la vie qui risquent de s’échapper, je me retourne spontanément et brusquement pour attraper les deux poignets de mon Rapetou. Qu’est-ce qui m’a pris ? Qu’est-ce que ce courage mal placé ? J’ai peut-être été un peu gâté par la nature de par mon apparence extérieure, j’ai peut-être quelques souvenirs vagues du kata Heian Nidan appris pour obtenir ma ceinture jaune de Karaté, je suis peut-être le fruit de l’école publique, mais je sais au fond de moi que je suis bien plus nounours que grizzly.

Foutu pour foutu, je simule un air agressif et cache ma peur ; cette peur qui émerge directement d’un scénario où mon ravisseur aurait quelque chose de tranchant qui pourrait glisser sur ma joue. Je cache ma peur et mon cerveau reptilien m’ordonne de serrer le plus fort possible les poignets du ravisseur en espérant désactiver ses mains le temps de s’éloigner. Lui par contre, il lâche le sac, simule un air joueur et cache un peu moins sa peur : “Ghir kent baghi netfella m3ak, llah yssame7, ghir kent kan tfella”. Le paysage autour est figé, à équi-distance Yassine à ma gauche et l’ami du pick-khencha à ma droite sont statiques. Deux gamins face à face, les mains dans les mains, une trouille doublement exagérée au ventre, la scène est presque romantique. J’en profite pour pousser le cinéma un peu plus loin et lui dis, les yeux froncés, “Safi sir wmat dourch”.

Nos chemins se séparent, chacun dans sa direction. Quelques petits mètres après, j’arrive à l’angle de la rue, le regard toujours assassin, method acting oblige, je me retourne pour vérifier qu’ils ne m’ont pas suivi. Ils sont loin hamdoullah.

Yassine n’a visiblement rien compris de ce qui s’était passé. Il a encore moins compris pourquoi je viens de prendre mes jambes à mon cou et me cacher dans Derb Ghallef.

Note : Cette petite histoire a été écrite (à 95%) durant un atelier écriture organisé par Salma (https://www.instagram.com/salmaetlesmots) lors des Journées du Patrimoine de Casablanca. Un des thèmes proposés était “Un trajet à Casablanca”.

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